L'art de la tapisserie à Toulouse

Le patrimoine français conserve in-situ dans ses cathédrales, collégiales, abbayes et églises un nombre exceptionnel de tentures de chœurs de la fin du Moyen - Age et du début de la Renaissance.

L'art de la tapisserie connaît au XVème siècle un épanouissement sans précédent et c'est en France que cet engouement pour les grands décors tissés s'est développé, favorisant la production artistique des célèbres ateliers de la France du Nord ou des Pays - Bas du Sud, Arras, Tournai, Bruges et Bruxelles.

Saint Bertrand de Comminges : Vie de la Vierge - Nativité

Dans l'abondante production du Moyen - Age, les tentures destinées à décorer le chœur des édifices religieux lors de certaines cérémonies connaissent un succès important .

Si leur rôle fonctionnel et décoratif est indéniable, la qualité et le luxe de ces décors reflètent toujours l'importance et la richesse de leur propriétaire. Ils sont commandités par des évêques, chanoines ou abbés qui, à l'égal des rois , princes ou aristocrates sont désireux d'affirmer leur puissance avec la même volonté d'ostentation.

 Cathédrale d'Angers - Vie de Saint Saturnin

Ces tentures de chœur se distinguent des autres tapisseries par leurs dimensions et leur iconographie. Assez réduites en hauteur ( 2m environ), elles se développent en longueur puisqu'elles sont installées au-dessus des stalles des chanoines ou des moines et occupent l'ensemble du chœur liturgique créant une sorte d'église réservée au clergé à l'intérieur même de l'église.

Par leurs proportions, ces tapisseries sont un support idéal pour de longs programmes narratifs et permettent d'accueillir un discours historique très riche qui favorisent souvent des épisodes peu connus de la Vie du Christ et de la Vierge ou du saint patron de l'édifice et rarement représentés dans les autres domaine de l'art.

Toulouse peut s'enorgueillir de présenter dans sa totalité la remarquable tenture de la Vie du Christ et de la Vierge qui appartient à la cathédrale Saint-Sauveur à Aix - en - Provence , remarquable par sa qualité d 'exécution , remarquable par son état de conservation, remarquable par ses dimensions où sur plus de 30 mètres - on ne dénombre pas moins de 26 scènes - se déroulent la vie de la vierge et celle du Christ qui trouvent leurs sources dans les Evangiles canoniques et les apocryphes .Saint Bertrand de Comminges - Vie de la Vierge - BalthazarElle a été tissée en 1511 à la demande du prieur Thomas Goldstone et de Richard Dering, cellerier du monastère de Canterbury qui la destinaient à la cathédrale de leur ville. En 1511, Henri VIII et Catherine d'Aragon gouvernent l'Angleterre ; le pays est prospère . Puis la guerre civile entre le roi Charles Ier et son parlement dépouille la cathédrale de ses trésors . La tenture est ,sûrement vendue par le régime de Cromwell et quitte le pays pour Paris, puis Aix où elle est offerte à la cathédrale Saint-Sauveur en 1656 et léguée par l'Archevêque d'Aix après la Révolution.La technique d'exécution et le style rappellent les tapisseries bruxelloises du 1er quart du XVIème siècle de même que la composition des scènes et le dessin des personnages illustrent l'esthétique des peintres des Pays-Bas méridionaux de cette même époque.

Les tentures illustrent aussi très souvent la vie des saintes et des saints auxquels étaient dédiés les édifices, dans des cycles narratifs extrêmement complets directement inspirés de la Légende dorée de Jacques de Voragine, de la Bible des Pauvres ou de diverses fables largement nourries par les légendes locales.

Les jumeaux , Gervais et Protais (cathédrale du Mans), persécutés par Néron, rappellent le martyr des premiers chrétiens . Saint Rémi, le saint patron de Reims, évoque certes la fameuse bataille de Tolbiac mais surtout la célèbre conversion et le baptême de Clovis. La légende de Saint Maurille met l'accent sur les relations anglo-angevines sous le règne de Plantagenêts : en effet saint Maurille , pour se punir d'avoir laissé mourir un enfant sans lui avoir administré le baptême, s 'embarque secrètement pour l'Angleterre et se fait engager comme jardinier par le roi d'Angleterre.

Cathédrale du Mans - 
	 Légende de Saint Gervais et de Saint Protais - Gervais

Chaque scène est prétexte à un tableau de vie quotidienne décrit avec luxe détails. On y découvre les fastes de l'architecture de cette époque, le raffinement du mobilier et du décor des intérieurs, la richesse des modes vestimentaires, l'armement des guerriers de la fin du Moyen - Age ainsi que des paysages bucoliques et enchanteurs.

Maurille bêche son jardin planté d'arbres et de groseilliers tandis que Saint Martin , dans l'épisode le plus célèbre de sa vie , lorsqu'il partage son manteau pour vêtir un pauvre , estropié et soutenu par une béquille , est vêtu comme un grand seigneur de la Renaissance avec un pourpoint doré à manches bouffantes, coiffé d'une toque rouge à plume d'autruche blanche et chaussé de bottes de cuir à revers.

On est en présence d'un véritable univers de couleurs, de mouvement, de vie, parfois même d'exubérance mais aussi d'émotion et de recueillement ou chaque scène se lit individuellement comme un tableau inséré dans une séquence, selon la technique de la B.d.

  Monique REY- DELQUÉ
  Conservateur du Patrimoine
  Directeur de l'Ensemble Conventuel des Jacobins
  Chargée du Patrimoine Historique de la Ville de Toulouse