MERIMEE ET LES JACOBINS

Prosper Mérimée (1803-1870) : Nouvelliste, dramaturge et romancier, Mérimée a aussi occupé, de 1834 à 1853, la fonction d'Inspecteur Général des Monuments Historiques, créée en 1830 par Ludovic Vitet. Pendant ces dix-huit ans, il parcourut la France dans le double but d'entreprendre l'inventaire des monuments et des œuvres dignes d'être protégés, et d'assurer leur sauvegarde et leur mise en valeur. Il engage à ces fins une inlassable campagne de sensibilisation de l'opinion et des pouvoirs publics à la valeur historique et artistique de notre patrimoine et s'attaque fermement à toutes les formes de vandalisme. Il s'efforce simultanément de mettre en place les premières structures de ce qui deviendra le Service des Monuments Historiques et définit l'organisation de la Commission Supérieur chargée de déterminer au niveau national les critères de protection des édifices et des œuvres, et de concevoir les principes à suivre et les techniques à employer lors de toute restauration.

Quand Mérimée visite pour la première fois les Jacobins en août 1845, lors de l'une de ses tournées d'Inspecteur Général des Monuments Historiques, il se trouve partagé entre l'admiration et la révolte.

Il écrit à Vitet, Président de la Commission des Monuments Historiques :

Les Jacobins par Fragonard - 1833

" C'est admirable. Une église immense à deux nefs, séparées par d'immenses piliers d'une hauteur et d'une légèreté inouïes; une salle capitulaire encore plus hardie et plus élégante, un grand cloître avec colonnes en marbre, des voûtes peintes, nombre de chapelles avec des compositions à fresques très curieuses, tout un système de construction en brique très originale, voilà ce que j'ai vu, plus cinq cents chevaux mangeant leur avoine et autant de canonniers dessinant ce que je n'ose dire." (C.G., t. IV, p.344).

Il découvre alors avec désespoir l'ensemble des transformations que le Génie militaire a fait subir au couvent depuis la décision prise en 1810 par Napoléon Ier d'affecter celui-ci à l'armée : les chapelles latérales lui apparaissent détruites, le sol surélevé, l'église et la salle capitulaire coupées par l'établissement de niveaux intermédiaires, les fenêtres murées et le cloîtres, gênant les évolutions des chevaux, aux trois-quarts démoli. Seuls quelques rares érudits s'étaient jusque-là opposés à ces actes de vandalisme, notamment Alexandre Du Mège qui s'insurgea, dans une lettre paru le 23 août 1837 dans la Gazette du Languedoc, contre le projet de l'administration militaire de démolir l'église pour reconstruire sur le même emplacement une caserne plus fonctionnelle, avec écuries et logements pour les troupes. C'est sur leur initiation qu'est obtenu en 1841 le classement du couvent au titre des Monuments Historiques.

A son retour, dès son premier passage aux Jacobins, Mérimée va mener auprès des autorités civiles et militaires, comme auprès de l'opinion publique, une campagne assidue de sensibilisation destinée à mettre en évidence aux yeux de tous l'absurdité de l'affectation du couvent en caserne d'artillerie, et à obtenir le départ de l'armée et la rétrocession des Jacobins à la ville.

Pour illustrer son propos et l'aider dans cette délicate négociation avec le Ministère de la Guerre, il demande à son ami et compagnon de voyage Viollet-le-Duc, qui élabore à Toulouse son projet de restauration de la basilique Saint-Sernin, de dessiner et de relever entièrement les Jacobins.

Celui-ci réalisera en 1847 cinq planches aquarellées, d'une grande beauté graphique, qu'il enverra le 1er janvier 1848 au Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, accompagnées d'un rapport complet sur l'état des bâtiments et les menaces pesant sur eux .

Il est important de noter cependant que Viollet-le-Duc transcrit, dans ses relevés, non l'état réel des Jacobins tels qu'il les découvre en 1847 mais un état partiellement restitué et recomposé, indiquant déjà des choix de restauration.

Il y souligne notamment les dernières mutilations subies par l'église, en particulier la destruction des meneaux et des réseaux de fenêtres décidée par les militaires en 1847 afin d'améliorer l'éclairage et la ventilation des étages.

A Paris, l'action de Mérimée et de Viollet-le-Duc en faveur du sauvage des Jacobins est soutenue par une intense campagne de presse orchestrée par Didron dans ses Annales Archéologiques qui fait écho aux nombreuses protestations toulousaines contre les destructions entreprises par le Génie, et au discours que prononce Montalembert le 26 juillet 1847 à la tribune de la Chambre des Pairs.

Celui-ci y dénonce le vandalisme à Toulouse en accusant cette fois-ci le Ministère de la Guerre. "Cette église avait 800 pieds de long et 100 pieds de hauteur : elle était à deux nefs, particularité assez rare ; enfin, elle avait un clocher qui passait pour le plus beau du Midi. Eh bien, le génie militaire s'en est emparé et voici ce qu'il en a fait.

Il a d'abord recouvert ces fresques d'un badigeon parce que les fresques et les peintures l'intéressent fort peu, tandis que le badigeon lui plaît beaucoup. Puis, il a détruit les voûtes des chapelles latérales; puis il a coupé en deux l'église par un plancher : en bas, il a mis une écurie; du premier étage, il a fait un magasin de lits militaires.

Voilà son art à lui. En outre, il a détruit deux côtés du cloître, car il y avait un cloître admirable à côté de l'église et il a transformé les deux autres côtés et la salle du chapitre, en belles écuries garnies d'auges et de râteliers. Je ne sais trop ce qu'il a fait du réfectoire qui avait treize fenêtres en ogive avec de riches meneaux, mais je sais ce qu'il a fait d'une chapelle, la plus belle de toutes, la chapelle de Saint-Antonin, qui était couverte de fresques admirables ; il en a fait le dépôt des chevaux morveux.

Voilà l'emploi qu'on trouve à faire, en 1846, d'un monument d'art qui, je le répète, en Italie attirerait tous les voyageurs, tous les artistes. Eh bien, réellement, je ne crois pas qu'il y ait un pays, excepté la France, où d'aussi honteuses dévastations soient possibles" (1).

Il faudra attendre cependant 1865 pour que l'armée accepte enfin de quitter les Jacobins et d'abandonner à la Ville de Toulouse des bâtiments dont celle-ci était pourtant le légitime propriétaire depuis 1810.

En signe de réappropriation définitive, la Municipalité organise aussitôt une importante exposition des Produits des Beaux-Arts et de l'Industrie qui révèle aux yeux du public cet ensemble architectural jusque là méconnu et pratiquement inaccessible.

Au lendemain de la fermeture de cette somptueuse manifestation ressurgit le problème de la nouvelle affectation à donner au Couvent. Dès 1855, alors qu'une partie du clergé toulousain, soutenue par la Gazette du Languedoc, fait campagne pour que les Jacobins soient remis aux Dominicains, le magistrat Caze, Directeur de la Société Archéologique et rapporteur devant le Conseil Municipal du projet de cession à la Ville de l'ancien couvent, propose l'aménagement, dans le cadre des bâtiments existants, d'un "Palais des Facultés", groupant les Facultés de Droit, de Lettres, de Sciences et de Théologie.

Divers documents nous sont parvenus témoignant des travaux prévus dans ce but, notamment les plans de l'Architecture de la Ville Bonnal, qui accompagne le rapport établint par Caze en 1855 et prévoient de dénaturer totalement l'architecture du réfectoire, de la salle capitulaire et de la chapelle Saint-Antonin, en y créant des amphithéâtres et des logements.

D'une inspiration toute autre, sans doute plus modeste mais aussi plus respectueuse de l'intégrité du monument, apparaît le projet établi par Viollet-le-Duc en 1865, et conservé au Centre de Recherches des Monuments Historiques.

La ville renonce cependant à mettre en œuvre ces projets jugés irréalisables du fait des contraintes architecturales imposées par la sauvegarde de l'authenticité des bâtiments à réaménager.

Elle se résout seulement à attribuer à la Faculté des Sciences, à la bibliothèque et aux compagnies académiques, le grand bâtiment conventuel du XVIIIe siècle, sans prendre aucune décision pour l'église, ni pour les bâtiments médiévaux.

D'étroites négociations menées par le Maire et le Prieur des Dominicains de Toulouse, destinées à favoriser le retour de ceux-ci aux Jacobins, n'aboutiront pas et se verront irréversiblement compromises par la chute du Second Empire et le changement de municipalité qui suivit.

Ces circonstances instables profiteront cependant au lycée voisin qui, se jugeant trop à l'étroit dans l'ancien collège des Jésuites, fera alors main basse sur le Couvent pour s'y aménager de nouveaux locaux.

M.A.S.

 

(1) Montalembert : "Du vandalisme dans les travaux d'art. Discours prononcé à la Chambre des Pairs, le 26 juillet 1849", publié par Didron dans les Annales Archéologiques t. VII, p. 125-26.

 

Extrait du catalogue de l'exposition.

 
 

Les Jacobins -1385 - 1985

 
 

Sixième centenaire de la dédicace de l'église des Jacobins - 1985