Les masques de no

Après avoir pratiqué l’imagerie religieuse pendant un millénaire, la tradition sculpturale japonaise s‘exprima essentiellement à l’époque d’Edo dans le masque intemporel du théâtre de no- et dans la miniature expressive du netsuke.

L’usage du masque remonte très loin dans le passé japonais, mais s’est institutionnalisé pour des prestations différentes à des époques différentes. En réalité, toute représentation scénique ancienne plongeait ses racines dans la danse, et l’art dramatique ne pouvait se concevoir sans danses, sans accompagnement musical, ni sans masque.

La dramaturgie du no- dérive des comédies populaires et des danses profanes autant que religieuses. Ce spectacle – qui, au sens large, comprend non seulement les pièces de no- proprement dit, mais aussi les farces ou les intermèdes burlesques de kyo-gen– s’affirma avec des règles de composition parfaitement définies. Le no- atteignit très rapidement son apogée au cours de l’époque du Muromachi, en devenant au XVe siècle ce « long poème chanté et mimé, avec accompagnement orchestral, généralement coupé par une ou plusieurs danses qui peuvent n’avoir aucun rapport avec le sujet ». Il disposa bientôt d’un répertoire d’environ deux cent trente drames. Le no- avait conquis rapidement la faveur de la classe militaire et la conserva de manière très durable. En effet, à l’époque d’Edo, l’apprentissage du chant et de la danse du noentrait dans le programme éducatif de l’élite. Mieux encore, le no- acquit un statut officiel et fut incorporé à tout cérémonial, tant à la cour du sho- gun (le général ) qu’à celle des daimyo- (les membres de l’aristocratie militaire).

Ceux-ci étaient d’ailleurs astreints à entretenir une troupe d’acteurs et à posséder tous les accessoires, ainsi que les costumes et les masques requis par toute une série de pièces. Dans ces conditions, il était normal que l’art du masque sculpté connut un grand rayonnement. Plusieurs ateliers – dont celui de la lignée Ono Deme – se spécialisèrent dans sa production. Il en existe environ cent trente types utilisés encore aujourd’hui, dont certains ont même précédé l’apparition du no-. Entre eux, les variantes peuvent être infimes car rares sont ceux qui servent à un rôle unique dans une pièce particulière ; ils s’utilisent généralement pour plusieurs rôles et se répartissent en différentes catégories.

Couvrant juste la face du seul protagoniste, ils se portent avec un grand respect et exclusivement le jour d’une représentation. La fascination qu’exerce un masque nô tient à l’habileté et à l’intelligence du sculpteur, car la fonction du masque est de synthétiser l’atmosphère d’une pièce tout en exprimant l’émotion, même fugitive, et en valorisant le moment crucial de l’action. Toute la subtilité tient ici à une expression peu déterminée qui, sous les jeux d’ombre et de lumière et grâce aux mouvements de la tête de l’acteur, peut se charger des états d’âme les plus divers : de la souffrance à la joie, du respect à l’effroi, de l’obsession à la haine.

Ce savoir-faire si particulier faillit se perdre durant l’ère Meiji (1868-1912), lorsque la tradition sculpturale des masques s’interrompit avec la disparition de la classe militaire régnante. Heureusement, sous l’impulsion d’un grand maître, Kitasawa Nyôi (1911-1981), de ses élèves et d’autres sculpteurs talentueux, il a su reconquérir ses lettres de noblesse jusqu’à aujourd’hui.