La Syrie et l'Egypte aux XIIe et XIIIe siècles

Quelques aspects de la production artistique


La céramique La ciselure Le métal Les textiles Le verre

Le Proche-Orient aux XIIe et XIIIe siècles connaît politiquement une période confuse faite d'affrontements incessants et d'alliances multiples entre les autochtones et de nouveaux arrivants venus d'Orient et d'Occident . On assiste à l'ascension et à la chute de nombreuses dynasties régnant sur des territoires aux frontières mouvantes.

La création par les Croisés, après la prise de Jérusalem en 1099, des états latins accentue cette instabilité.

Mais rapidement la résistance contre les envahisseurs porte ses fruits. Nour-ed-Din, issu d'une branche de la dynastie zenguide établie à Mossoul, réalise l'unification de la Syrie tandis que son successeur, Saladin conduit avec acharnement une lutte sans merci contre les Croisés. En 1187, après la victoire d'Hattin, il reprend Jérusalem et une grande partie de la Syrie.

Il rétablit le sunnisme et établit au Caire la dynastie kurde des Ayyoubides qui régnera jusqu'en 1250 sur un territoire très vaste s'étendant du Maghreb à l'Arménie, réunifiant ainsi sous son autorité l'Egypte, la Syrie et une partie de la Djezireh. Sa forte personnalité et sa grande culture ont fait de cette région le centre du monde musulman.

Après sa mort en 1193 cet empire fut morcelé entre différents membres de sa famille.

Le XIIIe siècle connaît de nouveaux bouleversements et de nouveaux envahisseurs. Les Mamelouks renversent les Ayyoubides, expulsent les Francs de Syrie et arrêtent les hordes mongoles qui avaient ravagé Alep et Damas. Ils établissent leur supériorité sur cette région pendant plusieurs siècles.

Ces affrontements multiples ont permis des brassages de peuples et de langues qui favorisèrent un épanouissement culturel sensible dans tous les domaines de la création artistique.


La production céramique du Proche-Orient qui s'est développée entre la fin du XIe siècle et le milieu du XIIIe siècle est particulièrement abondante et d'une originalité indéniable.

Coupe. Sud du Caucase ou Nord de la Syrie. XII°-XIII°. New York. The Metropolitan Museum of Art

Elle s'arrête net en 1260 sous les coups des Mongols qui rasent impitoyablement les différents centres céramiques (Raqqa, Rausafa, Meskeneh ...). Ce désastre permet de dater globalement un matériel varié et riche. En Egypte l'étude des productions échelonnées s'avère plus difficile. Pour certaines séries, il est impossible de différencier une production syrienne ou égyptienne.

La multiplicité des techniques est grande. On distingue les céramiques à décor peint sous glaçures transparentes que l'on trouve en Egypte à la fin du XIIe siècle et les céramiques à décor peint en noir sous glaçure bleu turquoise, dont l'aspect irisé rappelle le verre. Leurs formes (vase balustres, albarelles, gobelet) et les décors (calligraphie, motifs géométriques ou représentations animales) sont caractéristiques de la Syrie. Une place à part doit être faite au groupe dit de "Rausafa" que certains auteurs rapprochent des céramiques iraniennes. Certains artistes utilisent des couleurs intenses et l'on ne connaît pas la localisation du principal atelier, d'autres, une gamme plus sourde, production que l'on attribue à Raqqa et Rausafa.

Une série à pâte silicieuse et glaçures transparentes imite les reflets du métal.

Des céramiques à décor incisé ont été trouvées en très grand nombre dans les fouilles d'Antioche tandis que les décors moulés et gravés sous glaçure monochrome sont à rapprocher des productions byzantines.


En Syrie comme en Egypte, le travail du verre est une activité plus que millénaire. La production syrienne, aux XIIe et XIIIe siècles, réinvente une technique utilisée pendant la période romaine, celle du décor émaillé peint avec de la poudre de verre coloré.

Gobelet dit "de Charlemagne". Syrie. 2° moitié du XII°. Monture France XIII°-XIV°.Chartres. Musée des Beaux Arts

Les centres de Damas et d'Alep s'illustrent tout particulièrement dans la maîtrise de cet art. Leur renommée est immense. On les trouve jusqu'en Chine comme produits de luxe exportés et fort prisés, de même qu'en Europe où, ramenés par des voyageurs ou des Croisés, ils figurent, tel celui de Chartres, dans des Trésors de cathédrale.

La typologie de cette production est encore imprécise. On y trouve des décors perlés ou figuratifs. Souvent une inscription permet, grâce à sa calligraphie, d'en préciser la chronologie, même si la plupart des textes sont anonymes, tels celui du gobelet épigraphié du Gemeentemuseum de la Haye, tracé à l'or : "Gloire à notre maître, le sultân, le roi, le vainqueur, le saint combattant, le savant, le pratiquant ..., le noble, le pacifiste, ....".


Le travail du métal s'impose aussi comme un art de très grande qualité.

Astrolabe par Al-Sahl al Nisaburi. Syrie. vers 1180-1280. Nuremberg. Deutscher Nationalmuseum

Il se libère rapidement des influences iraniennes de ses débuts et crée de nouvelles formes et des thèmes nouveaux pour satisfaire les goûts de luxe, souvent ostentatoires des princes et hauts dignitaires des différentes cours. Ces oeuvres, le plus souvent en laiton incrusté d'or et d'argent, étaient des objets prestigieux, réalisés pour honorer leur propriétaire, tel le brûle-parfum de la Keir Collection de Ham (Angleterre) exécuté pour l'intronisation du sultân ayyûbide al-Malik al' Adil II qui régna sur l'Egypte et la Syrie de 1238 à 1240.

Sur certains objets se mêlent, à une iconographie purement islamique, des scènes d'inspiration chrétienne.


Scéne de la vie de Saint pierre. Nazareth. 2° moitié du XII°. Paris. Musée National des Monuments Français

Une même maîtrise de la ciselure se retrouve dans les matériaux les plus divers tels l'ivoire, l'os, les pierres, ou des bois aux essences variées. Les bois sculptés constituent un des éléments essentiel du décor des maisons privées, des palais et des mosquées. Les portes et les volets étaient finement ciselés ainsi que les pièces du mobilier. Les plus beaux spécimen viennent d'Egypte et de Syrie, décorés de motifs animalier, végétaux ou géométrique, abondamment répartis sur toutes la surface comme pour pallier "l'horreur du vide" si caractéristique de l'esthétique musulmane.


Suaire de Saint calais. VII° .Saint Calais (Sarthe). église paroissiale

La décoration des textiles obéit à cette même volonté de schématisation des figures dans des décors abstraits ou calligraphiés.

Les tissus produits dans les ateliers du Caire sont fort prisés, plus particulièrement les tiraz, typiques de cette production, décorés de registres d'entrelacs et de médaillons ainsi que d'une inscription le plus souvent dédiée au calife pour lui rendre hommage.


Une place toute particulière doit être faite à la miniature arabe qui connaît un véritable âge d'or à partir du milieu du XIIIe siècle, notamment dans les productions syrienne et de Djezireh. Elle illustre abondamment un très grand nombre d'ouvrages scientifiques ou littéraires traduits ou adaptés du grec, tels De materia medica de Dioscoride, La Thériaque ou le Livre des Antidotes du pseudo-Galien qui rendent compte du niveau de culture générale de la société de l'époque, bien supérieur à celui des Occidentaux. Le décor des premières oeuvres est directement inspiré des modèles grecs qui étaient le plus souvent imités. Mais rapidement, les artistes savent s'en dégager, créant une production riche et colorée où l'on retrouve les principes fondamentaux de l'esthétique musulmane.

Sacramentaire et missel du Saint Sépulcre. après 1130. f.4v. Cambridge. Fitzwilliam Museum