Peu de temps après la prise de la ville de Tyr par les croisés en Juillet 1124, Foucher de Chartres écrivait dans son Historia Hierosolymitana : "Car nous, qui étions occidentaux, sommes maintenant devenus orientaux. Celui qui était romain ou franc est devenu, sur cette terre, galiléen ou palestinien. Celui qui était de Reims ou de Chartres est désormais un citoyen de Tyr ou d'Antioche...". " Les expressions et les tournures les plus éloquentes de différentes langues se mêlent dans les conversations. Des mots pris à chacune sont devenus le patrimoine commun à tous, et ceux qui ignorent leurs origines se trouvent unis dans une même foi..." ( Livre III, chap.37) . La pertinence de ce célèbre texte de Foucher, qui décrit le processus "d'orientalisation" des européens et le caractère multiculturel de l'Orient latin, contribue à éclairer, mutadis mutandis, l'art de la miniature des manuscrits de Jérusalem au douzième siècle, et de ceux de Saint-Jean d'Acre au treizième.
Dès 1135, l'influence réciproque et l'interpénétration des diverses traditions artistiques et culturelles enrichissent de façon caractéristique l'art de la Terre sainte.
Avant la prise de Jérusalem en 1187 par Saladin, la plupart des manuscrits enluminés du douzième siècle étaient, d'une façon ou d'une autre, les livres liturgiques.
Le manuscrit fut décoré par un artiste, probablement un italien du sud, qui peignait dans un style italo-byzantin accompli, tout en incluant cependant à son répertoire ornemental certains motifs anglais. Le scribe était sans doute un français méridional, bien que la notation musicale que présente le codex dérive directement d'Île-de-France.
Il est difficile d'établir ce qu'il advint du scriptorium du Saint-Sépulcre au lendemain de la conquête de Jérusalem par Saladin, en octobre 1187. Jusqu'à la fin des années 1240, la production de manuscrits enluminés fut dispersée et aucun centre créatif n'émergea dans les états agités de la Terre sainte. Quelques commandes, sporadiques et individuelles, peuvent avoir été faites à Acre et Antioche, mais nous n'en savons que très peu à ce sujet.
Les traditions iconographiques du scriptorium du Saint-Sépulcre, qui avaient longtemps perduré puis avaient sans doute été transmises à Acre en 1191, furent bouleversées par l'arrivée du Roi Louis IX de France, en 1250. A la suite de l'échec de son expédition à Damiette, Louis IX s'installa dans le royaume des croisés entre 1250 et 1254, période pendant laquelle il renforça les fortifications d'Acre, Césarée, Jaffa et Sidon. Il semble qu'il ait aussi rétabli le scriptorium d'Acre dans la cathédrale de la Sainte-Croix, et qu'il lui commanda une des plus remarquables pièces de sa production, une splendide Bible en ancien français, comportant vingt illustrations de frontispice, qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal (ms 5211). Son programme décoratif, constituant l'ensemble le plus complet d'illustrations bibliques qui nous soit resté du royaume latin, offre une nouvelle interprétation stylistique franco-byzantine qui caractérise la production du scriptorium d'Acre entre 1250 et 1291.
Si au douzième siècle nous pouvions proposer avec assurance de reconnaître l'origine d'un miniaturiste d'un manuscrit de la Terre sainte, au treizième siècle au contraire, à Acre, la fusion des éléments levantins, byzantins et occidentaux est autre, plus spécifique et moins facile à démêler. C'est là le signe de l'affirmation d'un style pictural propre aux états des croisés, du relatif affaiblissement de Byzance par rapport à sa suprématie antérieure, et en général d'une plus grande complexité multiculturelle dans l'art du bassin méditerranéen au treizième siècle.
La production de l'atelier et le style des enluminures d'Acre changea radicalement après 1260.
Cette évolution radicale rend à cause de l'apparition de nouveaux commanditaires et mécènes qui s'intéressaient visiblement à l'"histoire", et en particulier à l'histoire des croisades en Orient, mais aussi aux commentaires de la Bible, à la rhétorique, aux théories militaires et au droit.
Les "Histoire " de Guillaume de Tyr en sont le meilleur exemple.
J. F